Ecriture

Bons baisers de Royan

Des « billets de ville » rédigés ou romancés, cartes postales d’humeur ou de sensation, dont le seul point commun sera qu’ils se rapporteront à Royan.

Atelier d’écriture de Blandine Vernier sur Royan, le lundi 24 novembre 2014, thème : « On cherche l’introuvable » 

Toute erreur d’interprétation, de topographie ou de jugement n’est imputable qu’aux personnages de fiction créés dans le cadre de l’atelier… après une visite guidée de Royan.

Hotel_PasteurTexte de Fanny Toison

On cherche l’hôtel Le Pasteur. On croyait se rappeler pourtant. Hôtel Le Pasteur rue Pasteur, c’est pourtant simple. Ah oui, voilà, après les bennes de recyclage. On a 56 ans ce soir, on est seul à Royan comme on était seul hier à La Rochelle et demain à Bordeaux, après-demain à Pau. On a 56 ans ce soir et on voudrait quand même pouvoir dire où c’était, ce qu’on n’a pas fêté, ce qu’il y avait dans les rues, comment étaient les rues. On a vu la carotte du buraliste, le camion de la police, des vieux en sac à main, des vieux avec leur chien. Un grand truc en béton aussi, comme une espèce de coquillage. Mais on n’a pas trouvé la mer quand on est arrivé ce soir. Les autres fois c’était pareil. Dans les stations balnéaires on voit surtout la ville, les restaurants, les baraques à frites, les gens qui se montrent avec leurs habits de marin de cinéma, leurs lunettes à mille balles et leur petit caniche à poil ras. On entend une sirène de bateau tout de même. On a vu un panneau tout à l’heure, bac pour la Grave. C’est grave quand on n’a pas trouvé la mer. On est étendu sur une cretonne qui a l’âge de la ville c’est-à-dire 60 ans. C’est vieux pour un couvre-lit. Pas vieux pour une ville. À la fenêtre on fume un peu, on n’a pas faim. Trop mangé ce midi. On n’entend déjà plus les voitures, les vieux sont tous au pieu. On voudrait ressortir, vérifier pour la mer. On se penche un peu plus, on voit un bout d’échafaudage, et en tordant le cou, on voit la cathédrale, encore un truc en béton, forcément, immense et moche, qu’on n’a pas envie d’aller voir. On se dit que ce n’est peut-être pas la peine de restaurer tout ça. On se demande ce qu’il faut pour qu’une ville soit belle. On cherche dans sa tête les villes qu’on aime quand même. C’est peut-être quand il y a une rivière ou un fleuve. C’est bien quand on est sur un pont, quand on marche sur l’eau. La mer alors ? Pour dire, on ne sait même pas si elle est haute ou basse, si elle monte en ce moment ou bien si elle descend.

On décide que ça ne peut plus durer. On sort, on va chercher la mer. Ça fait quand même 56 ans qu’on est sur terre.

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Texte de Monique Renaudeau

Monsieur Driot – commercial de son état – affecté à la Grande Région Sud Ouest par les Etablissements Cafédou, se rend à Royan pour la deuxième fois. Pas d’originalité pour l’hébergement : l’Hôtel Pasteur – central et pratique, lui avait précisé la secrétaire – comme l’an dernier. Monsieur Driot est arrivé en train et se rend à son hôtel à pied.

Il se souvient de ce lundi de novembre 2013 où la bruine restait accrochée aux nuages, où le gris envahissait le port et les grands axes, où les maisons lui avaient semblé plates et compactes, comme figées dans la pierre dont elles n’étaient pas faites. « On cherche toujours l’introuvable » avait-il lu un jour. Et si son introuvable à lui se nichait sous ces porches ourlés de bas-reliefs peuplés d’animaux marins ? Il faisait ça dans chaque ville, « chercher l’introuvable », et ça lui plaisait. Ce n’était pas toujours spectaculaire, mais ça le détendait entre deux rendez-vous.

Aujourd’hui, lundi 24 novembre, monsieur Driot a rendez-vous à côté du Marché. Le temps est le même que l’an dernier, à croire que le soleil à Royan est réservé aux touristes. Le marché « parachute » lit- il sur une pancarte à l’entrée, c’est justement cela qu’il retiendra, la forme des vagues ou une coquille à l’envers ? Il sent bien, monsieur Driot, que sous cette couverture- là, bouchers, poissonniers et marchands de légumes doivent régner en maitres. Après son rendez-vous, monsieur Driot prend son repas à l’hôtel Pasteur, la secrétaire en a convenu ainsi.

Il remonte ensuite la rue Alsace-Lorraine, passe rapidement devant toutes ces maisons sans rien en retenir, juste pour avancer, et se retrouve devant la cathédrale Notre Dame qu’il trouve aussi moche qu’un silo à grains. Un groupe rentre, à priori plutôt intéressé, lui … Monsieur Driot joue les curieux, se rapproche et entend alors des bribes de phrases : « … cathédrale de Chartres, voile de béton, vitraux abstraits… »Et si c’était vrai tout ça ? Et monsieur Driot suit le groupe et s’étonne du jeu de lumière au travers de ces simples morceaux de verre. Monsieur Driot lève la tête, très haut juste pour se sentir moins petit…

Le soir, lorsqu’il sera étendu sur son lit à l’hôtel et qu’il se souviendra, il retiendra encore les volets rouges du bord de mer, la plage de sable jaune et les bateaux du port. Il entendra le bruit des vagues et ceux plus sourds du bombardement d’avant, il imaginera les « introuvables » d’alors irrémédiablement perdus, il se dira que oui, bien sûr, quand on veut reconstruire, on sait.

Demain, après sa tournée, il achètera des cartes postales. Monsieur Driot aime bien faire ça. Il en a des centaines : sa boite aux « introuvables », comme il dit. Un jour, il fera une exposition avec, c’est son idée. Demain, après sa tournée, il retournera voir les vitraux, juste pour saisir la lumière une fois encore.

                             

Texte de Véronique Willmann NOTRE DAME DES ROSES

Il fit grincer les rideaux en V sur leur tringle rouillée. Petit jour gris, camion poubelle et chuintement du percolateur au bar en bas. Royan, hôtel Pasteur, une éternité qu’il descend là. Rien à voir avec le vaccin, bien qu’il soit représentant en produits pharmaceutiques. Plutôt l’idée d’un lieu suspendu, un chez-soi illusoire et un rendez-vous entretenu au fil des ans.

Entrouvrir la fenêtre. Seul signe tangible de vie aux alentours, les effluves de chocolat, issus des cuisines de la pâtisserie Laurent. Empilement de volumes, les immeubles d’en face ressemblent à des pièces montées décaties aux toits plats surmontés d’antennes de télévision obsolètes. Les façades inertes aux volets fermés ne s’ouvriront pas de la journée, la saison est passée.

Dans la brume, quelques mouettes tournicotent à la recherche du port. Il sait cependant qu’il faut attendre; Il va voir surgir des toits la masse rougissante de Notre Dame aux premiers rayons du soleil de novembre et, un court instant, les vitraux vont chatoyer.

Après, tout n’est plus qu’une question de routine ; repousser le couvre-lit en peluche kaki dans un simulacre de lit refait ; se déplier sous les quintes de toux de la douche cacochyme ; descendre les escaliers cirés sans risquer la fracture ; boire le café astringent de l’ectoplasmique monsieur Jacques . Pousser la porte, vendre des médocs, ce ne sont pas les pharmaciens qui manquent ici.